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Le plaisir des sons

La 16ème édition de la Fête de la musique a pour thème
"L'Enfant et la musique". Une initiative bienvenue, alors
que l'éducation musicale est, chez nous, plus que déficiente.

PAS de souvenirs du tout, ou alors des mauvais : telle est en général la réponse des parents d'aujourd'hui quand on les interroge sur les cours de musique - s'il y en avait - donnés à l'école lorsqu'ils étaient enfants. Entre solfège rébarbatif ou cacophonie de trente marmots armés de flûtes à bec, il y a bien peu de place pour la raison d'être même de la musique : le plaisir. Imaginons, un instant, n'avoir jamais entendu ou chanté de chanson… Pourtant, rarissimes sont les écoles, encore actuellement, qui accordent de l'importance à l'éveil musical, au chant choral (mais les familles où l'on chante sont, elles aussi, devenues l'exception !), à la découverte des sons et des instruments.

En 1999, une étude du Conseil de la musique de la Communauté française rappelait que les programmes scolaires doivent comporter un éveil artistique. A l'école primaire, une période par semaine est censée être consacrée à la musique. Et, à la maternelle, "la musique doit être omniprésente, de l'accueil à la fin de la journée. Elle doit s'intégrer à toutes les activités, sous toutes formes de jeux, comptines, rondes, auditions, rythmes". L'étude révèle qu'on est très, très loin du compte (sans parler des pays voisins, bien plus musiciens !), puisqu'une enquête réalisée il y a une dizaine d'années indique que seulement 30% des instituteurs préscolaires et 6% des instituteurs primaires font de la musique en classe au moins une fois par semaine ! Au dire des inspecteurs, la situation n'a pas progressé depuis… En cause : la priorité accordée aux matières "sérieuses", mais aussi une formation extrêmement réduite des instituteurs, qui, malgré leur bonne volonté, ne maîtrisent pas suffisamment la musique et ne se sentent pas en confiance pour pouvoir l'enseigner.

Cet article, signé
Elisabeth Mertens, a paru dans Le Vif/L'Express
en Juin 2000.

Une chaise très musicale

Il y a, bien sûr, les Jeunesses musicales et les services éducatifs d'institutions musicales. Et puis, il y a un nom qui chante de plus en plus à l'oreille des institutrices maternelles et primaires : la Chaise musicale. Au départ minuscule école privée bruxelloise, cette Chaise a été créée voici cinq ans par Véronique Meunier, une pianiste diplômée du conservatoire atterrée par l'académisme et le mépris des " autres " musiques régnant dans cette institution. Dynamique et pionnière, la mélomane rassemble autour d'elle une équipe de 20 professionnels passionnés, tous coiffés d'une double casquette de musicien et de psychopédagogue, parmi lesquels Yves Barbieux, auteur de Dis, Monsieur, CD de chansons pour enfants qui marchent au quart de tour. La fine équipe conçoit et dispense des ateliers, stages et formations extrêmement créatifs et ludiques, de la prénatal et la crèche aux écoles. Qui en redemandent. La formule aimerait bien essaimer en Wallonie.

La musique, c'est pourtant tout bonheur. Et tout "bénef" pour les petits : une expérience pilote, menée il y a quelques années dans 17 classes maternelles de l'entité de Bastogne, rejoignait de nombreuses études de psychopédagogie prouvant que l'éveil musical développe les capacités d'expression, de vie sociale, de structuration de l'espace et du temps. De plus, elle influe favorablement sur les apprentissages scolaires - en particulier, les langues et les mathématiques -, et est un facteur d'équilibre général pour l'enfant.

Dans un tel contexte, une bonne surprise : l'annuelle Fête de la musique, organisée par le Conseil de la musique de la Communauté française, a place sa 16ème édition sous le thème de "L'Enfant et la musique" . Et, histoire de voir ce qu'en pensent les premiers concernés, un "Parlement musical des enfants" s'est tenu le 11 mai dernier au Botanique, à Bruxelles, en prélude à la manifestation proprement dite (qui, elle, se déroulera du 17 au 21 juin). Sous la houlette de Baudouin De Jaer, du fameux Cirque des Sons (lire Le Vif/L'Express du 23/10/1998), et de Véronique Meunier, de l'incontournable Chaise Musicale (lire l'encadré), quelque 400 enfants de 4 à 10 ans se sont exprimés sur l'importance de la musique dans leur vie et sur leurs souhaits. Et Dieu sait s'il y en a… Les actes conclusifs de la journée ont résulté les "Je rêve d'avoir un violon chez moi", "Je voudrais pouvoir fabriquer ma propre batterie" et autres "Je voudrais pouvoir disposer d'une salle, d'un endroit où je puisse faire du bruit sans contraintes". De ces desiderata, une table ronde de spécialistes a élaboré une "Charte des droits de l'enfant à la musique". En gros, le monde idéal permettrait aux enfants d'avoir un contact physique et tactile avec des instruments de tout genre et de toutes provenances ; de s'initier à l'écoute et à la pratique musicale tant vocale qu'instrumentale dans les plages horaires du programme scolaire ; de pouvoir concevoir et construire des instruments. L'école, elle, devrait réserver une pièce à la musique et ressusciter l'intérêt des enseignants pour cette discipline artistique. Aux écoles normales de développer la formation musicale, pour l'instant fort pauvre (40 heures en trois ans).

Enfin, la Charte demande de clarifier la situation statutaire des professeurs d'éducation nationale et de reconnaître les différentes formations ; de diversifier les programmes radio et télévision pour enfants et adolescents afin qu'ils découvrent toutes les musiques ; et de (ah, le beau rêve !) créer une "Cité de la musique" en Belgique - éloignée du concept de musée - munie d'une scène pour des concerts produits pas les enfants.

Des souhaits qui, semble-t-il, n'ont pas laissé indifférent Jean-Marc Nollet, ministre de l'Enfance, chargé de l'Enseignement fondamental. Présent dans la salle, il a tenu à rappeler l'importance de l'éducation artistique, musicale ou autre - il est vrai que les arts graphiques ne sont guère mieux lotis que la musique… Après les vœux pieux, l'action ?

Elisabeth Mertens
Le Vif/L'Express, Juin 2000

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